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Embarquer ses soleils (Si par ici).



I.

Pourquoi tout est aussi noir ? Je ne me souviens pas m'être perdue en enfer, et pourtant. L'impression que ce néant m'engloutit de toute sa grande gueule, à jamais la rescapée. Un froid polaire me déchire la joue et tout mon corps meurt de chaud. Mourir ? Je crois que non, je ne suis pas morte, mais je crois aussi que j'ai essayé de l'être. Comment ? Je ne me souviens plus. Plus envie de me souvenir de rien, ni de ce soleil dans le ciel noir, peut-être est-ce la lune mais qu'importe puisque je quitte tout ça dans quelques heures. C'est un tourbillon d'ecchymoses qui mord ma dépouille tout entière. Pauvre cadavre ne retrouvant plus le chemin du pays des morts. Vieille carcasse respirant encore malgré elle. Mais laissez-moi partir ! Et tout tourne, à m'en donner envie de vomir, les yeux ouverts et les ténèbres à perte de vue, tout est noir, à jamais noir, leurs yeux noirs, et laissez l'étoile briller au firmament. Abandonnez-moi. Supplice.

*

_Bougez vous c'est une urgence !
_Elle est là-bas ! Dans les toilettes !
_Depuis combien de temps ?
_Lola l'a retrouvée il y a environ une heure. Mais elle était déjà inconsciente.
_Dites madame elle va s'en sortir hein ? Pas vrai ?
_J'en sais rien Lola.
_Mais il y a une petite chance quand même ?
_J'en sais rien je t'ai dit ! Maintenant tu dégages et tu arrêtes de nous traîner dans les pattes ! Tu ne vois pas que la situation est grave là ?
_Non la situation n'est pas grave ! C'est pas grave parce que Jordane est en train de s'en aller, la situation était grave avant, quand elle était encore complètement en vie et qu'elle appelait à l'aide à s'en écorcher les cordes vocales ! La situation était grave quand vous n'avez rien vu, rien entendu !
_Pousse toi, et retourne en cours.


*

Cette voix. C'est celle de Lola. Je l'entends qui résonne loin, trop loin pour que je puisse la vivre, la retenir et m'y accrocher. Bien trop loin pour tenir encore. Lola n'essaie pas de me sauver, tu sais très bien que je ne veux pas. L'abîme galopante me dévore avec avidité, et l'angoisse d'un ciel trop loin m'enveloppe doucement, et que tombe la pluie, le noir m'éblouit, à jamais la perte humaine, se réduire à l'état d'animal, avaler le sang qui coule, se souiller l'intérieur encore, en espérant que ces silhouettes qui courent faire moi fassent demi tour vers le sacrifice. Je ne veux plus !

« C'est des électro chocs qu'il lui faudrait. »

Oui. Électrocutez-moi d'aversion. De dégoût. Massacrez-moi en paix. Qu'on me laisse tranquille. Quel étrange paradoxe tout de même. Durant ma vie entière personne ne s'est jamais occupé de moi et voila qu'aux portes de ma mort le bahut entier a les yeux fixés sur ce qu'il reste de mon corps. Mon esprit est déjà parti loin ailleurs.

_Jordane ...
_...
_Jordane, c'est moi, Lola, tu m'entends ?
_...
_...


Oui je t'entends Lola, même à travers les tempêtes je t'ai toujours entendue tu le sais, je t'entends mais j'ai plus la force de te répondre et j'ai peur d'ouvrir les yeux, j'ai peur de faire face à la réalité tout de suite. Je ne sens plus mon corps tu sais et je ne sais plus ce que je suis. Homme ou bête. Sûrement rien qu'un animal pour avoir rongé mes poignets jusqu'au sang. Je ne me souviens plus que de ça. Vampire. Oui je t'entends Lola c'est le plus important, même si jamais plus mes yeux ne se reposeront sur toi, alors ne pleure pas comme ça. Les larmes que tu laisses tomber sur mes blessures me brûlent. Autant le corps que l'âme. Alors Lola ne pleure pas, tu vois, même à l'agonie, je suis encore égoïste.

# Posté le jeudi 22 novembre 2007 10:54

Modifié le jeudi 06 décembre 2007 09:40

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Ce noir me donne envie de vomir, d'ailleurs tiens, je vomis, et je sens autour de moi l'agitation qui monte, je sens les inquiétudes qui transpirent et peut-être même une larme de Lola qui s'effondre par terre. C'est comme si mes sens s'étaient décuplés, je sens le centre de la terre qui vrombit, mais c'est sûrement uniquement les roulettes de la civière qui roulent à toute allure vers moi. Je sens mon c½ur suffoquer de plus en plus, c'est seulement le massage cardiaque que ce pompier est en train de me faire. Je sens les flocons de neige qui fondent sous les écorces des arbres mais c'est simplement le carrelage froid des toilettes du lycée qui épouse ma joue. Je sens la désolation du monde entier qui s'insinue en moi, mais je sais pertinemment que ce n'est rien que mon vomi qui me coule le long du cou. C'est comme ça, je me sens vivre alors que je sais sagement que je m'en vais. Loin de Lola. Loin de cet hiver qui naît entre les feuilles mortes des arbres. Loin de la mosaïque ratée des chiottes. Loin de ça. De tout Ca.

Au lycée on me répétait sans arrêt que j'étais une abrutie, que je ne connaissais rien à rien et sur toutes mes copies était marqué au stylo rouge « Erreur. »
En voila encore une d'erreur. La plus belle et la plus stupide de ma vie.

Je me suis rendue compte de l'erreur -éclipse- le lendemain, quand j'ai ouvert les yeux -lumière- j'ai cru que c'était une chose qui plus jamais n'arriverait -jamais-. Mais voila la lumière revient et moi je dépéris, c'est comme si une année entière était passée, pourtant mes vêtements sont soigneusement pliés cette sur chaise en plastique, je pue le même désespoir, je suinte la même habitude, le même ciel me nargue, les mêmes angoisses surplombent la vieille ampoule qui grésille au plafond, le quotidien qui m'étouffe, même si je sais qu'hier tout à changé -tout-. Pour accentuer la fatalité il faudrait aussi dire « pour toujours ». Mais toujours, toujours, ça n'existe pas ça. Ce mot n'a jamais franchi la barrière de mes lèvres et je sais qu'il y restera à jamais prisonnier. De mes blessures. Lola est entrée dans la salle -quelle salle ?- et je l'ai regardée comme si je ne la connaissais pas. Comme si l'inconnu m'invitait, la main tendue, à essayer de comprendre les gens. Même si je n'y ai jamais rien compris moi -à l'inconnu-.
Imagine qu'un ange vient d'arriver, ce n'est pas Lola. Imagine qu'on te sourit grand comme le tour du monde, ce n'est pas Lola. Imagine que tu te sens enfin respirer, ce n'est pas Lola. Imagine que tu te sens enfin bien, comme dans ta peau -ta peau à toi-, ce n'est pas Lola. Imagine que son regard te dit « Tu verras, il ne t'arrivera rien », ce n'est pas Lola. Imagine que la vie reprend son cours -son c½ur-, ce n'est pas Lola. Imagine. There's no heaven, ce n'est pas Lola.
Imagine, et Lola est là.
Ce n'est pas elle -Lola-. Elle portait une jupe courte et des chaussures Vivienne Westwood, un t-shirt vintage, mais ce n'était pas Lola, ses yeux ce n'étaient pas les siens -ailleurs- et ses cheveux respiraient un autre parfum -océan-. Où es-tu Lola ? Je ne la connaissais pas.
Le soleil de sa peau frôle la nuit de la mienne et je n'ose pas imaginer les aurores boréales qui s'inventeront entre nos doigts qui s'enlacent.
Imagine, Lola disparaît.

Lola n'existe pas.

Elle était ailleurs et je ne la reconnaissais pas, comme une poupée de porcelaine à laquelle on a enlevé sa jolie robe pour l'habiller d'une guenille, un truc de pauvre parait-il. Non, un truc de vivant. Si je ne la reconnaissais pas c'est parce que les poissons ne se rendent pas compte qu'il y a de l'eau autour d'eux. Lumière est là ? Lola est -et- la lumière. Elle se fond dedans, caméléon, ouvre ses mains -David Coperfield- et allume la pénombre. Ses baisers ne sont plus aveugles comme avant ils sont sourds et muets, je ne reconnais plus cette fanatique du badinage qui me voilait le regard pour m'apprendre à y voir clair.

Ses baisers sont muets.
Elle s'est arrêtée de chanter. Tu chantes, il chante, vous chantez, ils chantent. Sans je ni nous, parce que moi je désenchante sous la caresse de son silence.

_Jordane, il faut me promettre que tu ne feras plus jamais ça.
_Mmmh.
_Promis ?
_Promis.


Mais on savait très bien toutes les deux que je ne tiendrai jamais cette promesse. On avait joué cette scène déjà trois fois auparavant, entre les mêmes draps blancs, avec les mêmes peurs dans la gorge et les mêmes espoirs qui s'essoufflaient quand je sortais de l'hôpital. On savait que je recommencerai encore une fois, deux même s'il le fallait, une infinité, mais c'était un moyen de nous rassurer, de nous faire choyer par cette illusion assassine, qui, en fin de compte, n'était même pas une illusion. On le savait bien toutes les deux que ma venue sur terre était une erreur.

# Posté le jeudi 22 novembre 2007 10:55

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Jordane, même mon prénom est une erreur. Un prénom masculin porté par une fille qui ne sait pas si elle est humaine ou bête. Et puis de toute façon ça veut dire quoi être humain ? Regardez moi un peu, j'ai jamais rien fait de grand, j'ai jamais fait de grand discours, j'ai jamais écrit des choses qui fassent trembler les murs, j'ai jamais aimé quelqu'un passionnément, j'ai jamais fait la manche dans la rue, j'ai jamais donné une somme d'argent faramineuse à une association humanitaire. Regarde le SDF là-bas au coin de la rue, il est plus humain que moi, puisqu'il se bat encore pour quelque chose, même si ce n'est qu'une malheureuse nuit sale dans la bouche du métro. Regarde cette araignée là-bas, elle est plus humaine que moi, regarde ce qu'elle tisse, comme l'apocalypse d'un regard au beau milieu de cette planète terre. Regarde cette fleur là-bas, elle est plus humaine que moi puisqu'elle, elle rend les gens heureux. Alors hein, ça veut dire quoi être humain ? Rien.

Rien.

Erreur, au stylo rouge sur mon c½ur.
La couche d'ozone, l'effet de serre, la pauvreté, le Darfour, les tueurs en série, l'obésité, les enfants soldats, le 11 septembre 2001, les guerres, les bombardements, le terrorisme, l'analphabétisation, les maladies, le sida, c'est moi tout ça. Tout ce qu'il y a de trop sur cette Terre, tout ce qui nous fera périr, même si ça ne nous touche pas maintenant. A vrai dire je ne suis même pas un boulet pour cette planète, non je suis les chaînes qui la tirent vers le fin fond de l'univers, car ça existe et il porte même le nom d'apocalypse. C'est un peu simpliste comme mot, moi j'aurais plutôt parlé de fonte des glaces, de la disparition des terres ou tous les problèmes écologiques qu'on va se prendre dans les dents dans pas longtemps. Madame Le Gall me disait que c'était m'accorder trop d'importance tout ça, et même une importance injustifiée, car comme je l'ai déjà dit, j'ai jamais fait partie d'une association humanitaire et je suis non plus jamais allée poser une bombe aussi simplement qu'on mange un yaourt. Elle me manque Madame Le Gall, elle s'appelait Marie et portait des robes blanches même en hiver, son mari était mort à l'automne. Ses cheveux étaient noirs et ça me suffisait. C'était ma psy. Un jour je ne suis plus allée la voir parce que j'avais la prétention de me dire qu'elle ne m'apportait rien.

*

_Jordane, tu te regardes parfois dans les miroirs ?
_Ca m'arrive, mais il n'y a jamais rien de bien intéressant à y voir.
_Oh ça je ne suis pas sûre. Regarde toi une fois dans un miroir. Regarde toi dans les yeux. Tu verras, tu comprendras.
_Qu'est-ce qu'il y a à comprendre ?
_Je ne vais pas faire le boulot à ta place non plus.


*

Je n'avais jamais compris ce qu'elle avait voulu dire et depuis ce jour je ne m'étais plus jamais regardée dans un miroir, je les fuyais comme la peste et quand je prenais ma douche dans la salle de bain je fermais les yeux et c'est là que j'ai découvert un nouveau paradis. Fermer les yeux et danser sous les gouttes d'eau qui se roulent en boule au coin de mes formes, au creux de mes larmes. Le ciel entier pouvait se liquéfier que je ne m'en serais pas rendue compte, je restais des heures les yeux fermés, à espérer bêtement et secrètement que quand je les ouvrirai, tout soit différent. Et j'aurais pu attendre l'éternité, si seulement on ne m'avait pas obligé à ouvrir les yeux, à me regarder dans un miroir, dans les yeux.

Se regarder dans les yeux.
Et tout sera différent.

J'ai rassemblé quelques forces, je me suis levée dans un ultime effort et je me suis dirigée vers la petite salle de bain de ma chambre, elle me narguait de propreté. J'étais bête, inhumaine là-dedans. Au-dessus du lavabo il y avait un miroir, pas tellement grand mais je devais me mettre sur la pointe des pieds pour voir mon visage entier dedans. En équilibre sur mes phalanges, les mains lourdement appuyées sur le rebord du lavabo, les articulations devenant blanches, mon visage est apparu devant moi.
Apparition.
Comme un fantôme.
De très longs cheveux châtains, ça je le savais, des yeux noisette, tirant sur le noir, je le savais aussi, des lèvres pâles, presque inexistantes, rien de nouveau, une peau bronzée, parfaite, sans imperfection, de longs cils noirs, ténèbres, profondeur, la rescapée, c'était mon visage, il n'y avait rien d'extraordinaire là-dedans. Et puis mes pieds ont commencé à trembler sous mon poids puis tout mon corps se mit à vaciller, et la terre de tourner, et mes sens de s'affoler. Alors je me suis relâchée, la plante de mes pieds de fondant dans la moquette chaude et rugueuse de la pièce. Encore des bêtises, qu'y a-t-il à voir dans un miroir sinon son reflet ? Et dans mon cas un triste et pâle reflet, délavé par les coups durs successifs que je m'infligeais. Pas de commentaires s'il vous plait, c'est juste qu'on n'a jamais vraiment le choix, non, jamais, alors on finit par se prendre des harpons dans le c½ur, on lui crève les yeux, parce que lui il nous crève le c½ur. Bonjour bonsoir, rideau, plus rien à voir. Trop de liquide, la mer monte, nous démonte, et finalement on se noie assez vite. Mais madame Le Gall devait forcément avoir une idée derrière la tête, je me suis remise sur la pointe des pieds et me suis juré que si je voyais ce fantôme qui me hantait depuis si longtemps je retournerai la voir pour lui dire. Lui dire tout.

# Posté le jeudi 22 novembre 2007 10:56

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Se regarder dans les yeux.
Et tout est différent.

D'abord je n'y ai vu que mon reflet, comme prévu, rien de magique là-dedans, et là j'ai regardé au plus profond de mes yeux, je transperçais ma pupille d'orages et d'éclairs, je lui envoyais la souffrance que je subissais depuis dix huit longues années, je lui jetais toute cette souffrance au fond des iris, elles qui ne ressentaient rien depuis si longtemps. Et là j'ai compris ce que ça voulait dire que de « se regarder dans les yeux ». C'est se regarder dans les yeux, mais sans les yeux, avec l'âme, avec le passé qui fait se courber ton dos à chaque pas, avec les regrets et les remords, avec ta vie entière, celle que tu tiens entre tes mains, celle qui te caresse le visage à chaque souffle.
Inspirer. Expirer. Se calmer.
Et un nouveau visage est apparu sur la surface fragile du miroir, un visage ravagé, mutilé, dénaturé, estropié qui hurlait à la mort de le délivrer. Des pupilles folles qui s'agitaient comme des bêtes en cage dans la prison de mes yeux. Des cils brûlés, tombant en cendres sur le rebord de mes lèvres. Lèvres desséchées, craquelées par mes dents qui s'acharnaient sur elles quand elles n'avaient rien à dire, rien à embrasser. Se jeter dans le vide. Des joues creuses, si creuses qu'on aurait pu se baigner dedans, remplies par ces larmes atrophiées qui coulaient sans que je ne puisse les retenir, sans que je veuille les retenir. Alors c'était moi ça ? Ce cadavre ? Cette charogne puante ? Comment Baudelaire faisait-il pour rendre une immondice pareille aussi belle ? Prise de panique je me suis lâchée du bord du lavabo, mes jambes flageolantes se sont brisées sous l'horreur, sous la peur et je me suis écroulée sur cette moquette qui me donnait envie de vomir, elle aussi.

_Regarde encore Jordane.

C'était la voix de madame Le Gall qui venait de je ne sais où. Regarder ? Mais je n'ai plus la force de regarder. Plus du tout, même pas celle de me lever. Des larmes de rages me brûlaient la peau, j'avais envie de m'en arracher la moindre parcelle, mais à l'entrée à l'hôpital on m'avait coupé les ongles, au cas où. Merde. Alors j'ai regardé, il ne me restait plus que ça, me faire face pour la première fois depuis toujours. Pour comprendre. Me comprendre. Comprendre quoi faire, quel chemin prendre.

Tout a été différent depuis.

_Alors c'est toi ça Jordane ? C'est toi, ce vieux squelette qui ne sait rien d'hier et de demain ?

On aurait pu me prendre pour une folle, une vierge de vie, je me parlais, je parlais à ces yeux qui me regardaient d'un air de dédain, à cette fille en face de moi qui semblait vouloir me tuer. Moi.
Ailleurs.

_Regarde toi Jordane, tu ne ressembles plus à rien, ou alors seulement à un corps vide, un corps trop grand à la dérive, un corps désarticulé, rouillé. Comme une automate qui répond aux moindres faits et gestes d'une puissance inconnue. Mais cette puissance ? Je peux aller la chercher où ?

...

_Me coupe pas la parole, j'avais pas fini, je sais où elle est cette puissance, on me dit qu'elle s'appelle esprit, mémoire, envie, mais ces choses là je ne sais plus où les trouver. J'ai passé tellement de temps à regarder dans le futur que je ne sais même pas ce que ça veut dire que de vivre au présent et finalement ce n'est que le passé qui m'habite. Tu sais Jordane, un jour il y a un archéologue qui va débarquer dans ma vie, un vrai de vrai, celui qui déterre les pharaons, et là il viendra regarder que ce corps vide est peut-être rempli de quelque chose en fin de compte, même si ce n'est qu'une molécule agonisante, signe des vestiges d'une vie passée. T'as vu comme je parle bien ?

...

_Mais bien sur que je sais que les archéologues cherchent sous la terre. Mais tu crois que ma peau c'est quoi ? Cette chose douce qu'on trouve sur le visage, les jambes et le ventre des mannequins ? Non, non détrompe toi le reflet, l'ombre ... Tu préfères que je t'appelle comment au fait ?

...

_Va pour Ombre. Je te disais justement que ma peau c'est comme cette terre qui garde en elle un merveilleux trésor. Tu sais cette chose au centre de la terre que personne n'a encore jamais réussi à atteindre ? Cette chose qui va pourrir si personne ne va pas l'explorer très bientôt ? Cette chose qui bat tellement fort, mais que personne n'entend, cette chose. Ouais cette chose. Et bien dans mon corps il y a la même chose, ça s'appelle un c½ur. Tu sais, ce truc qui a la forme d'un poing ensanglanté, comme si tu venais de dépecer un ennemi, un triomphe, seulement ce c½ur, bah, tu sais pas quoi en faire. Et un jour un archéologue arrivera, il ira explorer ce c½ur et là, tu verras Ombre, là tu disparaîtras.

...

_Bien sur qu'il viendra.

...

_Si !

...

_Bon on va pas jouer à ça éternellement, ça peut durer longtemps. Quoi ? Qu'est-ce que tu dis ?

...

_Bien sûr que non je ne suis pas un vampire, c'était juste une comparaison le poing ensanglanté. Mais des fois tu vois Ombre, je me demande si je suis homme ou bête. Feuille ou rocher. Eau ou neige. J'aurais aimé m'appeler Eau, tu sais comme les hauts et les bas, mais comme la mer surtout. Je t'avais déjà dit qu'un jour j'ai voulu partir en mer ? Pas prendre un bateau et aller explorer le monde, loin de là. Non, partir, en mer, comme embarquer ses soleils. Partir, dans la mer, loin, partir, loin de ses yeux, des cachets, et des longues nuits trop éclairées, partir sur un tabouret, pour ne pas perdre pied, alors que je n'ai que main, partir, mourir. Tu vois ? Seulement la mer m'a rejetée sur le rivage avant que je ne lui offre ma dernière respiration, j'avais pas vraiment le choix et là c'était la mer. La mer. Et on ne désobéit pas à la mer.

...

_Hey Ombre, tu dors ?

...

_Me laisse pas seule ! Réveille toi !

# Posté le jeudi 22 novembre 2007 10:57

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Mais finalement mon corps vide et rouillé a lui aussi glissé le long du lavabo et s'est écroulé par terre dans un lourd bruit de métal, brûlant la moquette, réveillant le monde, déchaînant la mer. Ombre volait au dessus de moi, m'enveloppait d'un voile rassurant, cachant le monde, caressant les morsures que je m'étais faites telle un chien, parce que l'océan ne voulait pas de moi.

Je me suis réveillée plus tard, encore sur la moquette, et je me suis rendormie pour rouvrir les yeux, dans mon lit d'hôpital, on m'avait changée, un plateau repas était vide à côté de moi et la radio grésillait des choses inaudibles. Ma vie s'était-elle mise à vivre sans moi ? Comme ça devant mes yeux, sans même que je ne puisse la voir ou la vivre, sans pouvoir la contrôler, lui dire où aller. Je ne me souvenais pas avoir mangé, je ne me souvenais pas avoir bougé, je ne me souvenais pas. Le soleil se levait, Ombre était partie, mais je savais qu'elle reviendrait bientôt, hanter les miroirs de mon esprit. Je ressentais une sensation étrange, comme si pendant cette nuit perdue j'avais laissé sur le bord de la route une partie de moi, comme si ce noir pénétrant m'avait dévorée de l'intérieur. Un étrange malaise. Du soulagement mêlé à de la crainte. J'ai compris que c'était Ombre qui s'était enfin libérée de moi, où plutôt moi qui m'étais affranchie d'elle. Seulement je n'avais pas la moindre idée de comment continuer sans elle. Mais en fait, quand vous êtes allongée dans un lit bien confortable avec l'ordre de ne pas bouger, ce n'est pas si difficile que ça finalement, de continuer. Même si c'est faire du sur place. Et les jours passaient en se ressemblant tellement que j'avais l'impression que le temps s'était arrêté, et pourtant c'était comme si les saisons avaient continué de suivre leur cours. Ma tête explosait à chaque seconde qui résonnait dans la grosse horloge du couloir. Jamais de ma vie je n'avais eu si peur. Peur de continuer sans avancer, peur d'avancer sans comprendre, peur de comprendre sans vivre.

Lola faisait des passages éclairs parfois, mais je ne me souvenais que très rarement de ses visites. Mes parents eux, ne venaient pas, n'étaient jamais venus, ça, j'en avais la certitude. Une mère qui vit pour son travail au point d'y passer la nuit, une mère qui oublie même l'existence de sa fille ne sacrifierait jamais une demi heure de son temps pour rendre visite à une jeune fille qu'elle avait connue il y a longtemps, mais qui maintenant était devenue une inconnue insignifiante à ses yeux. Et un père -mais est-ce qu'on peut appeler ça un père ?- cette personne qui un jour m'avait jetée dans les escaliers parce que je refusais de passer une journée entière enfermée dans une pièce tout beige -encore plus triste que du blanc- cet homme, il ne serait pas venu non plus.

_Lola, quand est-ce que je sors ?
_Bientôt.
_Dans les hôpitaux, bientôt ça veut dire jamais.
_Dis pas n'importe quoi.


Ca faisait deux heures, deux jours, deux semaines, l'éternité que j'étais ici, Lola était venue, mais dehors il faisait nuit. Je la vomissais -la nuit- aussi fort que mon petit c½ur me le permettait. Dans la pénombre, je ne voyais pas Lola, mais je la sentais, là, au bout du lit, assise sur le matelas à tirer les draps vers elle. D'ailleurs, j'avais froid, mais j'avais peur de briser trop de miroirs en parlant.

« Aide moi Lola, sinon je ne sortirai jamais d'ici. »

Tu n'entends pas cette phrase que je hurle depuis tout à l'heure Lola ? Tu n'entends pas ? Les feuilles qui tombent et le ciel qui souffre d'être aussi grand ? Tu n'entends pas ? Les soupirs des égouts et la soif de vie des oubliés ? Tu n'entends pas ? Le tam tam de la solitude et le solo sibyllin des nuages ? Tu n'entends pas ? Tout le crépuscule de mon corps qui te tend la main une dernière fois.

_Lola ... Fais moi sortir d'ici.
_Je peux pas.
_Bien sur que si. Tu ouvres la porte, me soutient à peine par le bras en me disant que tu m'accompagnes aux toilettes et on se tire. Comme on l'a déjà fait tant de fois.
_C'est différent cette fois Jordane, je ne devrais pas être ici.
_Comment ça ?
_Tu es en urgences psychiatriques ma vieille. Les visites sont interdites tant que tu n'iras pas mieux.
_Je vais mal ?
_Arrête.
_Continue.
_Je viens en secret chaque nuit, les infirmières ne savent pas que je suis ici.


Je commençais à comprendre certaines choses, tandis que tout le reste ne restait qu'obscurité. Je n'avais pas envie de me dire que mes parents ne venaient pas uniquement parce qu'ils n'en n'avaient pas le droit. Non, ils devaient même ignorer ma présence ici, se disant que j'avais encore fait une de mes fugues d'adolescente pré pubère en me réfugiant chez Lola. Non Jordane, tes parents, tes géniteurs plutôt, ne sont -et ne seront- plus là.
Alors c'était ça maintenant ? Etre enfermée ici jusqu'à ce qu'un dingue me dise que je vais mieux ? Rester, ici, toujours, encore, parce que je le sais au fond de moi, c'est vrai depuis des années, que, jamais, je n'irai mieux. J'avais envie de lancer des confettis, annonçant la mort d'Ombre, la mort de ce qui respirait à l'intérieur de moi. Si tout du moins, il y avait quelque chose.

# Posté le jeudi 22 novembre 2007 10:58