Embarquer ses soleils (Si par ici).
I.
Pourquoi tout est aussi noir ? Je ne me souviens pas m'être perdue en enfer, et pourtant. L'impression que ce néant m'engloutit de toute sa grande gueule, à jamais la rescapée. Un froid polaire me déchire la joue et tout mon corps meurt de chaud. Mourir ? Je crois que non, je ne suis pas morte, mais je crois aussi que j'ai essayé de l'être. Comment ? Je ne me souviens plus. Plus envie de me souvenir de rien, ni de ce soleil dans le ciel noir, peut-être est-ce la lune mais qu'importe puisque je quitte tout ça dans quelques heures. C'est un tourbillon d'ecchymoses qui mord ma dépouille tout entière. Pauvre cadavre ne retrouvant plus le chemin du pays des morts. Vieille carcasse respirant encore malgré elle. Mais laissez-moi partir ! Et tout tourne, à m'en donner envie de vomir, les yeux ouverts et les ténèbres à perte de vue, tout est noir, à jamais noir, leurs yeux noirs, et laissez l'étoile briller au firmament. Abandonnez-moi. Supplice.
*
_Bougez vous c'est une urgence !
_Elle est là-bas ! Dans les toilettes !
_Depuis combien de temps ?
_Lola l'a retrouvée il y a environ une heure. Mais elle était déjà inconsciente.
_Dites madame elle va s'en sortir hein ? Pas vrai ?
_J'en sais rien Lola.
_Mais il y a une petite chance quand même ?
_J'en sais rien je t'ai dit ! Maintenant tu dégages et tu arrêtes de nous traîner dans les pattes ! Tu ne vois pas que la situation est grave là ?
_Non la situation n'est pas grave ! C'est pas grave parce que Jordane est en train de s'en aller, la situation était grave avant, quand elle était encore complètement en vie et qu'elle appelait à l'aide à s'en écorcher les cordes vocales ! La situation était grave quand vous n'avez rien vu, rien entendu !
_Pousse toi, et retourne en cours.
*
Cette voix. C'est celle de Lola. Je l'entends qui résonne loin, trop loin pour que je puisse la vivre, la retenir et m'y accrocher. Bien trop loin pour tenir encore. Lola n'essaie pas de me sauver, tu sais très bien que je ne veux pas. L'abîme galopante me dévore avec avidité, et l'angoisse d'un ciel trop loin m'enveloppe doucement, et que tombe la pluie, le noir m'éblouit, à jamais la perte humaine, se réduire à l'état d'animal, avaler le sang qui coule, se souiller l'intérieur encore, en espérant que ces silhouettes qui courent faire moi fassent demi tour vers le sacrifice. Je ne veux plus !
« C'est des électro chocs qu'il lui faudrait. »
Oui. Électrocutez-moi d'aversion. De dégoût. Massacrez-moi en paix. Qu'on me laisse tranquille. Quel étrange paradoxe tout de même. Durant ma vie entière personne ne s'est jamais occupé de moi et voila qu'aux portes de ma mort le bahut entier a les yeux fixés sur ce qu'il reste de mon corps. Mon esprit est déjà parti loin ailleurs.
_Jordane ...
_...
_Jordane, c'est moi, Lola, tu m'entends ?
_...
_...
Oui je t'entends Lola, même à travers les tempêtes je t'ai toujours entendue tu le sais, je t'entends mais j'ai plus la force de te répondre et j'ai peur d'ouvrir les yeux, j'ai peur de faire face à la réalité tout de suite. Je ne sens plus mon corps tu sais et je ne sais plus ce que je suis. Homme ou bête. Sûrement rien qu'un animal pour avoir rongé mes poignets jusqu'au sang. Je ne me souviens plus que de ça. Vampire. Oui je t'entends Lola c'est le plus important, même si jamais plus mes yeux ne se reposeront sur toi, alors ne pleure pas comme ça. Les larmes que tu laisses tomber sur mes blessures me brûlent. Autant le corps que l'âme. Alors Lola ne pleure pas, tu vois, même à l'agonie, je suis encore égoïste.




